« Fem­me, fem­me, fem­me, fais-nous voir le ciel », chan­tait Ser­ge Lama à la fin des années 70. Si l’on prend cet appel au pre­mier degré, on peut se dire que les fem­mes scien­ti­fi­ques ne l’ont pas vrai­ment enten­du, tant leur pla­ce dans la com­mu­nau­té des cher­cheurs sem­ble, aujourd’hui enco­re, mino­ri­tai­re. Dis­crè­tes dans l’histoire des scien­ces, absen­te des lis­tes de lau­réats des prix les plus pres­ti­gieux et rares dans les labo­ra­toi­res. Alors dans le mon­de scien­ti­fi­que, les fem­mes, « cho­co­lat » ?

« Le prix Nobel de phy­si­que 2016 est attri­bué à… David J. Thou­less ! » La méde­ci­ne revient au Japo­nais Yoshi­no­ri Ōsu­mi et la chi­mie à Jean-Pierre Sau­va­ge, un Fran­çais. Ces annon­ces reten­tis­san­tes ont per­mis de met­tre en lumiè­re trois grands hom­mes dédiés à la scien­ce. Mais elles met­tent aus­si en évi­den­ce un fait moins glo­rieux : la quasi-absence de fem­mes dans les lau­réats.

Les gagnants sont cen­sés avoir « appor­té le plus grand béné­fi­ce à l’humanité », com­me l’a vou­lu Alfred Nobel. Repré­sen­té seule­ment à hau­teur de 3 %, le beau sexe n’est-il donc jamais bien­fai­teur en notre mon­de ? Tout por­te­rait à le croi­re… Mais plu­sieurs rai­sons expli­quent cet­te mino­ri­té fémi­ni­ne par­mi les déten­teurs de prix et dans le mon­de de la recher­che en géné­ral.

Dès l’école, l’écart se creu­se

Tout débu­te dans le milieu sco­lai­re. Même si au départ 49 % des bache­liers scien­ti­fi­ques sont des fem­mes, les chif­fres s’étiolent pro­gres­si­ve­ment au fil de la mon­tée dans les niveaux du par­cours étu­diant. 32 % des étu­diants en licen­ce, 30 % en mas­ter et seule­ment 25 % des doc­to­rants sont des fem­mes, selon une étu­de menée en 2014 par la fon­da­tion L’Oréal pour les Fem­mes et la Scien­ce.

Cet­te orga­ni­sa­tion attri­bue d’ailleurs cha­que année des bour­ses à de jeu­nes cher­cheu­ses dont les tra­vaux sont jugés remar­qua­bles. Et pour l’édition 2016, l’une d’elles a fait hon­neur à la région. Il s’agit de Broo­ke Tata, post doc­to­ran­te au sein d’un labo­ra­toi­re lil­lois de l’Institut natio­nal de la san­té et de la recher­che médi­ca­le (INSERM). Pour la cher­cheu­se ori­gi­nai­re des Etats-Unis, les sta­tis­ti­ques révé­lées en 2014 reflè­tent bien les dif­fi­cul­tés aux­quel­les elle a été per­son­nel­le­ment confron­tée. Selon elle, à l’école, « quel­que cho­se ne va pas. On l’attribue sou­vent à la famil­le mais, en réa­li­té, les pro­fes­seurs et l’éducation en géné­ral n’aident pas à aug­men­ter la confian­ce en elle des fem­mes et des filles. C’est pour­tant très impor­tant dès le jeu­ne âge. »

Et cet­te opi­nion reflè­te la ten­dan­ce géné­ra­le obser­va­ble dans la socié­té. Tou­jours en lien avec la Fon­da­tion pour les Fem­mes et la Scien­ce, une étu­de Opi­nion Way de 2015 révè­le que 67 % des Euro­péens jugent les fem­mes inap­tes à accé­der à des pos­tes scien­ti­fi­ques de haut niveau. Man­que de per­sé­vé­ran­ce, d’esprit ration­nel ou ana­ly­ti­que sont autant de fac­teurs mis en avant par les son­dés pour éclai­rer leur opi­nion. « Les pré­ju­gés à l’égard des fem­mes sont tena­ces », com­men­te le pré­si­dent de l’institut de son­da­ge, Hugues Caze­na­ve. Or, com­me l’affirmait Albert Ein­stein, « Il est plus faci­le de bri­ser un ato­me que de bri­ser un pré­ju­gé ».

Le halo mas­cu­lin

Les fem­mes ont donc déjà tou­tes les dif­fi­cul­tés à accé­der aux car­riè­res scien­ti­fi­ques, tant leurs éven­tuel­les voca­tions sem­blent tuées dans l’œuf par les biais de l’éducation et la pres­sion des pré­ju­gés. Mais quand bien même elles accè­dent aux plus hau­tes fonc­tions de recher­che, l’importance de leur rôle dans les tra­vaux est très sou­vent mas­quée par l’ombre mas­cu­li­ne. C’est ce que l’on appel­le « l’effet Matil­da ».

Effet Matilda

L’effet Matil­da dési­gne l’attribution sys­té­ma­ti­que des décou­ver­tes scien­ti­fi­ques à des hom­mes.

L’historienne des scien­ces Mar­ga­ret W. Ros­si­ter a déve­lop­pé ce concept dans les années 1990. Il dési­gne un effet de halo par lequel la contri­bu­tion des fem­mes scien­ti­fi­ques est sys­té­ma­ti­que­ment occul­tée par l’aura de leurs homo­lo­gues mas­cu­lins. Sous la pres­sion des a prio­ri, l’opinion ten­drait donc à consi­dé­rer les hom­mes com­me les plus aptes à avoir mené de brillants tra­vaux de recher­che. « L’effet Matil­da » est bap­ti­sé ain­si en hom­ma­ge à la suf­fra­get­te amé­ri­cai­ne Matil­da Elec­ta Jos­lyn Gage. Celle-ci avait en effet iden­ti­fié cet­te ten­dan­ce dès le milieu du XIXè­me siè­cle.

Rosalind_Franklin

Rosa­lind Frank­lin n’obtint jamais de prix Nobel mal­gré ses contri­bu­tions majeu­res à la décou­ver­te de la struc­tu­re de l’ADN.

Et les exem­ples his­to­ri­ques sont nom­breux. Lise Meit­ner, Rosa­lind Frank­lin ou enco­re Net­tie Ste­vens, sont autant de fem­mes scien­ti­fi­ques qui se font fait ravir leur prix Nobel par des col­lè­gues mas­cu­lins.

Pour pal­lier la défec­tion des jurys pour les fem­mes, des prix leur sont spé­ci­fi­que­ment des­ti­nés. Le Women in Scien­ce Award récom­pen­se par exem­ple les contri­bu­tions majeu­res de cher­cheu­ses dans le domai­ne des scien­ces de la vie. La Socié­té amé­ri­cai­ne de chi­mie décer­ne quant à elle la médaille Garvan–Olin à des cher­cheu­ses pour leur « émi­nen­tes réus­si­tes et contri­bu­tions » dans le domai­ne. Et la lis­te est lon­gue. Plus de cin­quan­te tro­phées scien­ti­fi­ques pour les fem­mes sont décer­nés cha­que année dans le mon­de.

Dis­cri­mi­na­tion « posi­ti­ve »

Mais l’existence de ce type de prix aide-t-elle fina­le­ment à amé­lio­rer le regard de la socié­té sur la pla­ce des fem­mes dans la scien­ce ? Cet­te dis­cri­mi­na­tion « posi­ti­ve » ne renforce-t-elle pas l’idée selon laquel­le les fem­mes seraient des êtres « à part » dans la com­mu­nau­té des cher­cheurs ? Cha­cun est libre de se for­ger sa pro­pre opi­nion sur la ques­tion…

Tou­jours est-il qu’être une fem­me scien­ti­fi­que ne sem­ble tou­jours pas aller de soi. Et même quand c’est le cas, les freins et les dif­fi­cul­tés d’accès à la recon­nais­san­ce sont donc nom­breux. Pour­tant des cher­cheu­ses mili­tent. Leur impli­ca­tion et leur per­sé­vé­ran­ce fini­ront sans dou­te par payer un jour.
Com­me le sou­li­gne l’Américano-Lilloise Broo­ke Tata, « Même s’il y a des obs­ta­cles, c’est bien de sen­tir qu’on les a sur­mon­tés pour arri­ver à notre but, pour réa­li­ser notre rêve. » Alors dans les scien­ces, à quand des fem­mes au sep­tiè­me ciel ?

Benoît CRÉPIN

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Un commentaire

  1. LA SCIENCE ANTIQUE
    Quels étaient donc ces pre­miers ins­truc­teurs de l’humanité qui expli­què­rent à l’homme la Natu­re et ses mys­tè­res, la vie et ses lois ? La tra­di­tion de tous les pays fait remon­ter cet­te pre­miè­re scien­ce à une « race divi­ne ». Puis, quand vint la reli­gion moder­ne qui résu­ma tous les Dieux en un seul, on décla­ra que « la Révé­la­tion vient de Dieu ». Mais ceux qui par­laient ain­si s’appuyaient sur une tra­di­tion alté­rée ; si nous remon­tons à sa sour­ce, nous ne trou­vons pas un Dieu, mais des Dieux, et si nous cher­chons quel était le secret de leur natu­re divi­ne, nous devons remon­ter plus haut enco­re, et dans ce pas­sé loin­tain, nous ne trou­vons plus des Dieux, mais des Dées­ses, et for­cé­ment nous consta­tons que c’est cet­te pri­mi­ti­ve Divi­ni­té, la Dées­se, qui a ins­truit les hom­mes. Nous com­pre­nons alors que la sour­ce de tou­te véri­té, c’est l’Esprit fémi­nin.
    https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.fr/

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