Les cellules HeLa ont fait le tour de la Terre et plus encore. Issues d’une modeste ouvrière des champs de tabac, elles sont devenues les cellules les plus célèbres du monde en permettant des avancées spectaculaires de la Biologie. Elles appartenaient à Henrietta Lacks, une afro-américaine morte en 1951 d’un cancer du col de l’utérus.

Henrietta_Lacks

« C’est le para­doxe de ces cel­lu­les tumo­ra­les. Elles sont des vec­teurs de mort et en même temps, elles ont une vita­li­té phé­no­mé­na­le ! » Pier­re Form­ste­cher, direc­teur de l’Institut pour la recher­che sur le can­cer de Lil­le (IRCL), s’émerveille de l’histoire des cel­lu­les d’Henrietta Lacks, une jeu­ne afro-américaine qui vivait au siè­cle der­nier, grâ­ce à qui la recher­che en Bio­lo­gie a fait des avan­cées « extra­or­di­nai­res ».

Les cellules HeLa

Les cel­lu­les HeLa

Née le 1er août 1920 à Roa­no­ke en Vir­gi­nie et décé­dée le 4 octo­bre 1951 à Tur­ner Sta­tion dans le Mary­land, Hen­riet­ta Lacks était noi­re et a tra­vaillé jusqu’à ses 21 ans dans les champs de tabac que ses ancê­tres culti­vaient en tant qu’esclaves. Mariée à 20 ans à son cou­sin David « Day » Lacks, la jeu­ne fem­me a eu cinq enfants avec lui dont le pre­mier à seule­ment 14 ans en 1934. Elle n’a jamais quit­té les États-Unis. Bref, une vie clas­si­que pour une afro-américaine pau­vre dans la pre­miè­re moi­tié du XXè­me siè­cle.

La pre­miè­re lignée de cel­lu­les humai­nes immor­tel­les

Sauf qu’à 31 ans, Hen­riet­ta Lacks déclen­cha un can­cer ful­gu­rant du col de l’utérus. « Elle était soi­gnée au Johns Hop­kins Hos­pi­tal, à Bal­ti­mo­re, qui démar­rait aus­si la recher­che sur le can­cer, racon­te Pier­re Form­ste­cher.  Et il y avait là une équi­pe qui essayait de met­tre en cultu­re des cel­lu­les can­cé­reu­ses. » C’est ain­si que les cel­lu­les d’Henrietta Lacks se sont retrou­vées dans une boî­te de Pétri jus­te après qu’elles lui aient été pré­le­vées pour une biop­sie, un exa­men per­met­tant de diag­nos­ti­quer le can­cer.

Geor­ge Gey, le direc­teur de ce labo­ra­toi­re de recher­che sur les cultu­res tis­su­lai­res, ten­tait depuis des années d’obtenir une lignée humai­ne de cel­lu­les immor­tel­les. C’est-à-dire des cel­lu­les issues d’un hom­me ou d’une fem­me, capa­bles de se mul­ti­plier indé­fi­ni­ment in vitro. « Ils avaient été un peu sti­mu­lés par le fait qu’une autre équi­pe de recher­che avait réus­si à fai­re des lignées immor­tel­les de sou­ris pen­dant la guer­re, éclair­cit le direc­teur de l’IRCL. Alors ils ont essayé la même cho­se sur des cel­lu­les tumo­ra­les, sauf que ça ne mar­chait pas. »

Et pour­tant Hen­riet­ta Lacks a chan­gé la don­ne. Car son can­cer n’était pas com­mun : les cel­lu­les de sa tumeur se divi­saient très rapi­de­ment et avaient « une vita­li­té incroya­ble », selon Pier­re Form­ste­cher. Le Johns Hop­kins Hos­pi­tal s’est retrou­vé avec un nom­bre de cel­lu­les qui dou­blait tou­tes les 24 h, jusqu’à ne plus savoir quoi en fai­re. Alors qu’Henrietta Lacks devait mou­rir quel­ques mois plus tard, l’équipe de Geor­ge Gey avait réus­si à créer la pre­miè­re lignée de cel­lu­les humai­nes immor­tel­les.

La polio­myé­li­te, la grip­pe, l’appendicite et l’accouplement des mous­ti­ques

C’est ain­si que les labo­ra­toi­res de recher­che en Bio­lo­gie du mon­de entier s’y sont inté­res­sés. Tous ont reçu quel­ques tubes conte­nant des cel­lu­les tumo­ra­les appe­lées « HeLa ». Et c’est ain­si qu’un peu d’Henrietta Lacks a pu voya­ger sur qua­si­ment tous les conti­nents. Avec cet­te lignée, l’expérimentation en Bio­lo­gie a vrai­ment pu com­men­cer.

Grâ­ce à ces cel­lu­les, Jonas Salk aux États-Unis et la Pro­fes­seur Pier­re Lepi­ne en Fran­ce ont mis au point, en 1955, les pre­miers vac­cins contre la polio­myé­li­te, une mala­die infan­ti­le mor­tel­le. « Elles ont per­mis de déve­lop­per des médi­ca­ments pour trai­ter l’herpès, les leu­cé­mies, la grip­pe, l’hémophilie et la mala­die de Par­kin­son. Et elles ont uti­li­sées pour étu­dier la diges­tion du lac­to­se, les mala­dies sexuel­le­ment trans­mis­si­bles, l’appendicite, la lon­gé­vi­té humai­ne, l’accouplement des mous­ti­ques et les effets néga­tifs du tra­vail dans les égouts sur les cel­lu­les », énu­mè­re, sur son site inter­net, Rebec­ca Skloot, auteu­re du livre La vie immor­tel­le d’Henrietta Lacks.

« Ses cel­lu­les ont été envoyées dans l’espace »

Et puis bien sûr, les cel­lu­les HeLa ont été uti­li­sées pour la recher­che sur le can­cer. « À l’époque où elles sont appa­rues, on a com­men­cé à avoir les pre­miers trai­te­ments du can­cer sous anti­mi­to­ti­ques. C’étaient les pre­miè­res chi­mio­thé­ra­pies, expli­que Pier­re Form­ste­cher. Avant HeLa, si vous aviez un can­cer, le trai­te­ment n’était pas « contem­pla­tif », il y avait la chi­rur­gie et la radio­thé­ra­pie de Marie Curie. Mais les effets secon­dai­res étaient catas­tro­phi­ques et vous mour­riez la plu­part du temps. »

Et com­me si le fait d’avoir visi­té le mon­de entier ne suf­fi­sait pas, les cel­lu­les d’Henrietta Lacks se sont offert des sor­ties dans l’espace. « Ses cel­lu­les ont été envoyées dans l’espace pour les pre­miè­res mis­sions spa­tia­les, pour voir ce qui arri­ve­rait aux cel­lu­les humai­nes en ape­san­teur », expli­que Rebec­ca Skloot sur son site inter­net.

La jeu­ne afro-américaine est mor­te à 31 ans. Elle n’avait jamais quit­té son pays et n’avait jamais étu­dié les scien­ces. Pour­tant, elle est plus vivan­te que jamais et voya­ge à tra­vers tout l’univers de la Bio­lo­gie depuis 66 ans.

Clai­re Gué­rou

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