Lisa Rou­ge­tet a consa­cré sa thè­se à l’histoire de la théo­rie des jeux com­bi­na­toi­res, dont les échecs.

NORD ÊKA ! : DANS BEAUCOUP DE JEUX VIDÉO, LE JOUEUR AFFRONTE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. QUAND A-T-ON COMMENCÉ À CRÉER DES MACHINES CAPABLES DE RIVALISER AVEC L’HOMME À CERTAINS JEUX ?
Lisa Rou­ge­tet : Cet­te ques­tion est indis­so­cia­ble de l’envie, très ancien­ne, de conce­voir des machi­nes capa­bles d’imiter l’homme. Dès l’Antiquité, les Grecs met­tent au point des orgues à vapeur, des méca­ni­ques pour ouvrir les por­tes. Au Moyen Âge, les auto­ma­tes musi­caux fleu­ris­sent sur les carillons. Au 18e siè­cle appa­rais­sent les auto­ma­tes joueurs de flû­te et de tam­bou­rin. Ce désir de repro­dui­re la pen­sée humai­ne s’est por­té sur les jeux, notam­ment les échecs.

POURQUOI LE JEU D’ÉCHECS ?
Ses règles ont peu évo­lué depuis le 15e siè­cle. On consi­dè­re aus­si que bien jouer aux échecs est un signe d’intelligence. Pour cet­te rai­son, fabri­quer une machi­ne capa­ble de jouer aux échecs, c’est tou­cher un bout de l’intelligence.

DE QUAND DATE LA PREMIÈRE MACHINE CAPABLE DE JOUER AUX ÉCHECS ?
1914. La machi­ne de l’inventeur espa­gnol Leo­nar­do Tor­res Que­ve­do joue la fin d’une par­tie bien pré­ci­se aux échecs, le roi noir face au roi blanc et à sa tour. Grâ­ce à des inter­rup­teurs élec­tri­ques, Tor­res a pro­gram­mé les ins­truc­tions à sui­vre en fonc­tion de la posi­tion des piè­ces sur l’échiquier. Il est convain­cu qu’il sera pos­si­ble, avec assez d’interrupteurs, de repro­dui­re n’importe quel rai­son­ne­ment humain.
À la fin des années 1950, les mathé­ma­ti­ciens Clau­de Shan­non et Alan Turing tra­vaillent cha­cun à l’écriture d’un pro­gram­me com­plet de jeu d’échecs. Leur moti­va­tion est dif­fé­ren­te. Pour Turing, il s’agit d’une pre­miè­re éta­pe vers la fabri­ca­tion d’un cer­veau arti­fi­ciel. Pour Shan­non, le jeu d’échecs est un pro­blè­me à la fois abor­da­ble et com­pli­qué. Sa réso­lu­tion per­met­tra de s’attaquer à des cho­ses plus com­plexes, com­me la tra­duc­tion auto­ma­ti­que.
Shan­non intro­duit un prin­ci­pe tou­jours en vigueur dans les pro­gram­mes de jeu d’échecs, la stra­té­gie du « mini­max ». Il s’agit, à cha­que coup, de cher­cher à maxi­mi­ser son gain, tout en mini­mi­sant celui de l’adversaire quand son tour vien­dra.

ON DISPOSE DÉJÀ D’ORDINATEURS POUR FAIRE TOURNER CES PROGRAMMES ?
Non. En 1951, Turing fait les cal­culs à la main. En 1956, le pre­mier pro­gram­me à tour­ner sur un cal­cu­la­teur est une ver­sion sim­pli­fiée du jeu, avec un échi­quier de 6×6 cases. C’est en 1958 que le mathé­ma­ti­cien amé­ri­cain Alex Bern­stein réa­li­se le pre­mier pro­gram­me capa­ble de jouer une par­tie entiè­re, selon les règles. Il faut 8 minu­tes pour cal­cu­ler un coup.
À sa sui­te, tout le mon­de s’y met. Ce qui va chan­ger alors, ce sont les machi­nes : elles cal­cu­lent de plus en plus vite, ce qui per­met aux pro­gram­mes d’anticiper un nom­bre de coups de plus en plus grand.

OPPOSE-T-ON TOUT DE SUITE CES MACHINES AUX MEILLEURS JOUEURS D’ÉCHECS ?
Elles sont enco­re trop fai­bles. On orga­ni­se d’abord des tour­nois entre elles. à la fin des années 1970, les pro­gram­mes sont prêts à se confron­ter aux meilleurs joueurs. En rai­son des enjeux finan­ciers, le but désor­mais est de conce­voir le pro­gram­me le plus fort. En février 1996, le cham­pion Gary Kas­pa­rov gagne contre l’ordinateur Deep Blue d’IBM, et empo­che 400 000 dol­lars. La revan­che, hyper média­ti­sée, a lieu du 3 au 11 mai 1997. Cet­te fois, c’est la machi­ne qui gagne.

ET L’INTELLIGENCE DANS TOUT ÇA ?
On a dévié de l’idée de créer un cer­veau élec­tro­ni­que : Deep Blue éva­lue 400 mil­lions de posi­tions en une secon­de. Ce ne sont que des cal­culs, il ne sait fai­re que ça. Au final, il n’est pas intel­li­gent.
La com­pé­ti­tion a conduit à des pro­grès tech­ni­ques, à des ordi­na­teurs plus rapi­des, à conce­voir des mémoi­res pour sto­cker enco­re plus d’infos, mais c’est tout.

En savoir +

Le cal­cu­la­teur IBM 740 sur lequel tour­ne le pre­mier pro­gram­me com­plet de jeu d’échecs, celui d’Alex Bern­stein.

Arti­cle de Lisa Rou­ge­tet sur un autre jeu com­bi­na­toi­re, le Dr Nim

Lisa Rougetet
Lisa Rou­ge­tet
“À Fort Boyard, Lisa gagne­rait sûre­ment à l’épreuve du jeu des bâton­nets : elle a consa­cré sa thè­se à l’histoire de la théo­rie des jeux com­bi­na­toi­res, com­me celui-ci ou les échecs. Actuel­le­ment enseignante-chercheure en CDD à l’université de Lil­le, elle recher­che son futur pos­te. Pas­sion­née d’équitation, cet­te ori­gi­nai­re de la Pévè­le a ter­mi­né qua­triè­me au cham­pion­nat de Fran­ce de dres­sa­ge (en club 1), en 2015.”

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