Pourriez-vous me citer trois you­tu­beurs scien­ti­fi­ques ? On peut son­ger par exem­ple aux chaî­nes d’E-penser, Dans ton corps ou enco­re Doc­teur Noz­man. Et pouvez-vous me citer trois you­tu­beu­ses scien­ti­fi­ques ? Moi, je ne pou­vais pas il y a enco­re un mois.

Flo­ren­ce Por­cel, pre­miè­re you­tu­beu­se scien­ti­fi­que de Fran­ce, pla­fon­ne à 42 369 abon­nés. On est loin des 841 817 d’abonnés de la chaî­ne E-penser, l’une des chaî­nes You­tu­be scien­ti­fi­ques les plus regar­dées. En dépit de la dif­fé­ren­ce des thé­ma­ti­ques appor­tées, l’écart est édi­fiant. Pour­tant, « on fait le même métier et de la même façon », expli­que Julien Méniel­le, you­tu­beur de la chaî­ne scien­ti­fi­que Dans ton corps. Plu­sieurs fac­teurs se conju­guent pour péna­li­ser les you­tu­beu­ses scien­ti­fi­ques.

Bizar­re­ment, quand on arri­ve sur la chaî­ne de Flo­ren­ce Por­cel, ce n’est pas une vidéo d’astrophysique, sa spé­cia­li­té, qui arri­ve en pre­mier mais une vidéo appe­lée « T’as un tic à l’œil ? ». Dans celle-ci, la jeu­ne you­tu­beu­se racon­te son res­sen­ti à la lec­tu­re d’un com­men­tai­re d’un inter­nau­te signa­lant que « son œil le stres­se ». La jeu­ne fem­me se défend en expli­quant qu’elle a subi une gra­ve opé­ra­tion de l’œil et que, plus qu’une insul­te phy­si­que, c’est en réa­li­té la per­son­ne entiè­re qu’il rejet­te ain­si. Un fait excep­tion­nel ? Pas tel­le­ment.

Le syn­dro­me de l’imposteur

« Dans les com­men­tai­res, nous som­mes cri­ti­qués sur les conte­nus de notre chaî­ne. Les you­tu­beu­ses, elles, sont cri­ti­quées sur leur phy­si­que. Les insul­tes vont par­fois jusqu’à des mena­ces de mort », racon­te Julien Méniel­le. Une situa­tion qui peut être un frein au lan­ce­ment d’une jeu­ne fem­me sur You­tu­be. « Dans mes pre­miè­res vidéos, je fai­sais jus­te la voix off sans me mon­trer à l’écran. Je n’étais pas enco­re prê­te pour ça », racon­te Flo­ren­ce Por­cel. Aujourd’hui, cet­te der­niè­re a créé un fichier dans lequel elle enre­gis­tre cha­que com­men­tai­re pour gar­der les preu­ves de ces cri­ti­ques.

Deuxiè­me fac­teur : le syn­dro­me de l’imposteur. Cer­tai­nes hési­te­raient à se lan­cer par peur de n’être pas assez cré­di­bles à l’écran. Un élé­ment qui jus­ti­fie­rait aisé­ment que la plu­part des filles se retrou­vent dans le You­tu­be life­sty­le et beau­té, plu­tôt que dans celui des jeux vidéo. En plus, pour s’inspirer, on repro­duit sou­vent des modè­les, des sucess sto­ry. Il y a donc plus de fem­mes qui se lan­cent dans le You­tu­be beau­té par­ce qu’il y a déjà beau­coup d’exemples. A contra­rio, ceux dans les thè­mes scien­ti­fi­ques sont plus limi­tés.

Les chif­fres s’en mêlent

Quand la chai­ne est lan­cée, et une fois les com­men­tai­res hai­neux sup­pri­més, il faut enco­re pas­ser les mailles du filet algo­rith­mi­que de You­tu­be. Lorsqu’on regar­de une vidéo, le site amé­ri­cain nous pro­po­se des sug­ges­tions en lien avec cel­le que l’on regar­de. Puisqu’il sem­ble y avoir beau­coup moins de fem­mes que d’hommes sur le You­tu­be scien­ces et que l’outil sort les vidéos les plus vues en pre­mier, il y a fort à parier que vous ne croi­se­rez pas de fem­mes pen­dant un bon bout de temps si vous ne fai­tes pas l’effort de cher­cher. Et cet effort, le mou­ve­ment Les Inter­net­tes l’ont fait. Elles recen­sent depuis mi-2016 le nom­bre de chaî­nes You­tu­be tenues par des fem­mes, tout type confon­du. Elles en dénom­brent actuel­le­ment plus de 650 dans le You­tu­be fran­co­pho­ne.

« Ce phé­no­mè­ne est un para­doxe car on a énor­mé­ment de retours très posi­tifs de you­tu­beurs », expli­que Marie Camier-Theron, pré­si­den­te de l’association Les Inter­net­tes. Avis confir­mé par Julien Méniel­le : « S’il y avait plus de fem­mes sur You­tu­be, ça serait béné­fi­que pour tout le mon­de, à pari­té. » Et sou­te­nu par le you­tu­beur Mon­sieur Gigan­to­rap­tor : « Cela per­met­trait aus­si au conte­nu de se diver­si­fier. Il faut que plein de fem­mes se lan­cent sur You­tu­be ! » You­tu­be, ça mar­che par com­mu­nau­té, alors si les you­tu­beurs sont d’accord, pour­quoi les inter­nau­tes ne sui­vent pas le mou­ve­ment ?

You­tu­be, reflet de la socié­té

« You­tu­be est un reflet de la socié­té. On can­ton­ne les fem­mes dans un rôle », se déso­le le you­tu­beur de Dans ton corps. Entre 70 % et 90 % des abon­nés des chaî­nes scien­ti­fi­ques sont des hom­mes âgés de 18 à 35 ans. Même ratio pour le mon­de scien­ti­fi­que… Selon Julien Boyad­jian, maî­tre de confé­ren­ces en scien­ces poli­ti­ques à l’Institut d’Etudes Poli­ti­ques (IEP) de Lil­le, il sem­ble se pas­ser la même cho­se que sur le Twit­ter poli­ti­que : ce n’est pas par­ce que ce sont des réseaux sociaux ouverts à tous que cha­cun va se lan­cer. Les plus recon­nus on line sont déjà des per­son­nes recon­nues dans la vie réel­le. Ain­si, ce n’est pas You­tu­be qui serait plus démo­cra­ti­que et per­met­trait une ouver­tu­re des dis­ci­pli­nes mais d’abord la recher­che de la pari­té dans le mon­de scien­ti­fi­que qui ouvri­ra par la sui­te le réseau de vidéos en ligne. Ce constat amer est vécu par Tania Louis, you­tu­beu­se de la chai­ne Bio­lo­gie tout com­pris et doc­to­ran­te en viro­lo­gie fon­da­men­ta­le : « Quand je fais des confé­ren­ces, je suis invi­tée en tant que vidéas­te et non pas en tant que bio­lo­gis­te. »

Cha­que com­men­tai­re déso­bli­geant lais­sé en ligne ne serait qu’un miroir de notre socié­té. « Les inter­nau­tes n’ont pas conscien­ce de ce que ça fait. Ils pen­sent que c’est un seul et uni­que com­men­tai­re, alors qu’ils sont 1000 der­riè­re à se pen­ser seul et uni­que », déplo­re Flo­ren­ce Por­cel. « C’est l’effet cock­pit, diag­nos­ti­que Marie des Inter­net­tes, on se sent pro­té­gé der­riè­re un écran. Cer­tains pos­tent en plus de façon ano­ny­me. Alors qu’Internet c’est aus­si la vraie vie ! » Ain­si, il fau­drait qu’il y ait plus de fem­mes, sur You­tu­be com­me au labo­ra­toi­re. Le man­que de diver­si­té du réseau social ne se limi­te pas uni­que­ment à l’absence de pari­té. Vous pou­vez citer cinq you­tu­beurs de cou­leur noi­re, vous ?

Vir­gi­nie Mont­mar­tin

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