A 19 ans, Pau­la Cos­sart est tom­bée par hasard sur des let­tres d’amour du XIXe siè­cle. Un tré­sor sur lequel elle est reve­nue six ans plus tard, en tant que cher­cheu­se. Elle est aujourd’hui socio­lo­gue à l’université de Lil­le.

«Si vous connais­sez cet­te écri­tu­re, et que vous soyez chez vous, des­cen­dez je suis là.» La lec­tu­re dans laquel­le Pau­la vient de se lan­cer, à pei­ne arri­vée à Prin­ce­ton, aux États-Unis, en 2002, va mar­quer sa vie. Et retar­der de deux ans la rédac­tion de sa thè­se, consa­crée aux mani­fes­ta­tions poli­ti­ques au XIXe siè­cle. Sur l’écran de son ordi­na­teur défi­le, page par page, la cor­res­pon­dan­ce amou­reu­se entre une cer­tai­ne Adè­le Schun­ck et un cer­tain Aimé Guyet de Fer­nex. Ce n’est pas une pas­sa­de: durant 25 ans, de 1824 à 1849, ils se sont envoyé quel­que 1500 let­tres! Pau­la les a décou­ver­tes six ans aupa­ra­vant, lors d’un sta­ge aux Archi­ves de Paris. Les mis­si­ves étaient triées, datées, ran­gées dans deux boî­tes, l’une en car­ton, l’autre en bois. La jeu­ne fem­me de 19 ans avait bien sen­ti qu’elle se trou­vait devant quel­que cho­se d’exceptionnel. Avant de quit­ter la Fran­ce, elle a éprou­vé le besoin de retour­ner aux archi­ves, et de pho­to­gra­phier cha­que let­tre, cha­que billet de rendez-vous, afin de les empor­ter avec elle.

Le portrait d'Adèle Schunck, par Pierre Daubigny, 1832. © BNF

La cher­cheu­se a retrou­vé le por­trait d’Adèle, peint en 1832 par Pier­re Dau­bi­gny. © BNF

Rela­tion impos­si­ble. «Que je redou­te, Mon­sieur, de vous aimer! Que je me sens cou­pa­ble!» Com­me dans tou­te bon­ne his­toi­re d’amour, celui d’Adèle et d’Aimé est contra­rié. Aimé, 34 ans, est veuf et père de trois filles. Adè­le, 31 ans, est mariée à un hom­me de l’âge de son père. Lui est pro­fes­seur, elle et son mari font par­tie de la gran­de bour­geoi­sie d’alors, le «Tout-Paris».
Les let­tres, le plus sou­vent écri­tes par Adè­le, sont emprein­tes du roman­tis­me de l’époque. Au-delà de leur qua­li­té lit­té­rai­re, c’est un témoi­gna­ge uni­que. «L’amour, les sen­ti­ments, s’expriment de maniè­res dif­fé­ren­tes selon l’époque et le lieu, sou­li­gne Pau­la Cos­sart, aujourd’hui socio­lo­gue, enseignante-chercheuse à l’université de Lil­le. Les let­tres d’amour, très sou­vent, sont détrui­tes à la fin de la rela­tion. Là, nous avons les let­tres des deux amants, sur une lon­gue pério­de. C’est un tré­sor pour un his­to­rien.» Adè­le, afin que son mari ne se dou­te de rien, ren­voyait sys­té­ma­ti­que­ment à Aimé les let­tres qu’il lui adres­sait. C’est l’amant qui a conser­vé si pré­cieu­se­ment leurs échan­ges épis­to­lai­res.

Code de l’honneur. Au fil des mis­si­ves, le vou­voie­ment du début fait pla­ce au tutoie­ment, la rete­nue au désir. Aucun dou­te: Adè­le et Aimé s’aiment avec pas­sion. Orga­ni­sent leur petit coin de para­dis dans un appar­te­ment rue d’Enfer, au 115. Leur liai­son est condam­née à res­ter secrè­te: Adè­le ne peut divor­cer. La Res­tau­ra­tion, pério­de durant laquel­le la monar­chie est de retour en Fran­ce, a inter­dit le divor­ce en 1816. L’adultère est désor­mais un cri­me. Les com­por­te­ments obéis­sent à un code de l’honneur: sur­tout, pas de scan­da­le public qui rejailli­rait sur tous les mem­bres de la famil­le! «La cor­res­pon­dan­ce mon­tre com­ment les indi­vi­dus jouent avec les nor­mes de leur épo­que, les contour­nent, les sup­por­tent, les vivent», éclai­re la socio­lo­gue. Quel­ques indi­ces mon­trent que le mari était au cou­rant. Adè­le attend de lui une atti­tu­de exem­plai­re: qu’il se tai­se pour sau­ver les appa­ren­ces. Ce qu’il fera.

Tris­te fin.  «Jusqu’au bout, j’ai espé­ré une fin heu­reu­se à leur his­toi­re», confie la lec­tri­ce. Elle ne l’est pas. Quand le mari meurt, à 90 ans, Aimé invi­te Adè­le à le rejoin­dre. Par sou­ci des conve­nan­ces, Adè­le renon­ce à Aimé. «Je suis trop heu­reu­se de l’estime de mes amis pour ne pas fai­re tous mes efforts pour la conser­ver », lui écrit-elle.
Pau­la, de ces let­tres, a for­mé un recueil abon­dam­ment com­men­té, paru en 2005. «C’est une lec­tu­re empa­thi­que, per­son­nel­le, que je pro­po­se, assume-t-elle. J’ai essayé de com­pren­dre les amants, de mon­trer ce qu’il y a de beau dans cet­te rela­tion.» Sub­ju­guée par son sujet, Pau­la est par­tie à la recher­che des por­traits des amou­reux, de leurs éven­tuels des­cen­dants, a même retrou­vé la tom­be d’Adèle au cime­tiè­re Mont­par­nas­se. «Par­fois, j’en ai assez que l’on m’interroge sur ma thè­se. Jamais je ne me las­se de par­ler d’Adèle et Aimé.» Grâ­ce à son tra­vail, leur amour clan­des­tin est tou­jours vivant.

 

En savoir +

Le livre Vingt-cinq ans d’amours adul­tè­res. Cor­res­pon­dan­ce sen­ti­men­ta­le d’Adèle Schun­ck et d’Aimé Guyet de Fer­nex. 1824–1849, édi­tion Fayard.

La page que Pau­la Cos­sart y consa­cre sur son site.

Partager

A propos de l'auteur

Laisser un commentaire