La socio­lo­gue Gwe­no­la Ricor­deau est enseignante-chercheuse à l’université de Lil­le, au sein du labo­ra­toi­re Cler­sé. Si elle a consa­cré sa thè­se aux rela­tions fami­lia­les à l’épreuve de l’incarcération, ce n’est pas un hasard: elle-même a fré­quen­té le par­loir pour voir des pro­ches. Son tra­vail bri­se cer­tains cli­chés sur la vie des pri­son­niers et de leur famil­le.

Nord Êka!: L’emprisonnement d’un pro­che doit être une épreu­ve ter­ri­ble pour la famil­le…
Gwe­no­la Ricor­deau: C’est une expé­rien­ce plus répan­due qu’on ne l’imagine par­fois. En Fran­ce, un demi mil­lion de per­son­nes ont un pro­che incar­cé­ré. Ce que l’on per­çoit com­me une épreu­ve est, en réa­li­té, une expé­rien­ce ordi­nai­re pour cer­tai­nes caté­go­ries de la popu­la­tion: les pau­vres, les popu­la­tions issues de l’immigration, les popu­la­tions les moins édu­quées, la vivent plus fré­quem­ment. Ils décou­vrent sou­vent la pri­son, non pas à tra­vers les films, mais au par­loir où ils se ren­dent, enco­re mineurs, pour visi­ter un père, un frè­re, un oncle…

Plus de 95 % des déte­nus sont des hom­mes. Com­ment la pri­son est-elle vécue par les conjoin­tes?
C’est en fait tou­tes les fem­mes pro­ches (les mères, les conjoin­tes, les sœurs et par­fois les filles) qui sont condam­nées à une pei­ne invi­si­ble. On attend d’elles qu’elles sou­tien­nent et conso­lent. Elles doi­vent pren­dre en char­ge les dépen­ses du déte­nu (ciga­ret­tes, papier toi­let­te, den­ti­fri­ce, loca­tion du télé­vi­seur…), les frais de jus­ti­ce, le trans­port jusqu’au par­loir, la pri­son n’étant pas tou­jours à proxi­mi­té. Elles peu­vent se retrou­ver dans une situa­tion pré­cai­re.

L’emprisonnement provoque-t-il la rup­tu­re des cou­ples et des famil­les?
Il n’y a rien d’automatique. Par­ce que c’est une expé­rien­ce fami­liè­re, cer­tains cou­ples, cer­tai­nes famil­les réus­sis­sent à fonc­tion­ner avec la pri­son. S’il y a rup­tu­re, elle inter­vient sur­tout dans les pre­miers mois de la pei­ne. Plus la pei­ne est lon­gue, plus la rup­tu­re est fré­quen­te, d’ailleurs par­fois à l’initiative du déte­nu qui pré­fè­re rom­pre plu­tôt que d’être aban­don­né. Mais ce n’est pas pour les faits que l’on esti­me les plus gra­ves, com­me le meur­tre, qu’on obser­ve for­cé­ment le plus de rup­tu­res. Les indi­vi­dus ne se résu­ment pas aux actes pour les­quels ils sont condam­nés : ils peu­vent être aus­si de bon conjoint, de bon père, être appré­ciés par leur famil­le. C’est impor­tant : plus un déte­nu est entou­ré, moins il ris­que de retour­ner en pri­son.

Mais pour un cou­ple, l’absence de rela­tions sexuel­les durant la déten­tion d’un des conjoints doit être insup­por­ta­ble?
Les rela­tions sexuel­les sont en effet inter­di­tes au par­loir, mais l’interdiction n’est pas tou­jours res­pec­tée. Dans les pri­sons pour hom­mes, les gar­diens se mon­trent tolé­rants en rai­son de pré­ju­gés sur les besoins sexuels mas­cu­lins, sup­po­sés impor­tants. Cet­te tolé­ran­ce n’existe pas dans les pri­sons pour fem­mes, par­ce qu’on craint qu’elles tom­bent encein­tes… Tou­te­fois, il faut rela­ti­vi­ser cet­te ques­tion: la durée moyen­ne de déten­tion est de six mois. Bien d’autres sou­cis, judi­ciai­res pour com­men­cer, pré­oc­cu­pent les pri­son­niers.

Des cou­ples naissent-ils der­riè­re les bar­reaux ?
Oui. Cer­tains déte­nus font des ren­con­tres, il arri­ve que ce soit leur pre­miè­re rela­tion avec une per­son­ne du même sexe. Mais la for­ce des pré­ju­gés est tel­le que ce n’est pas tou­jours tolé­ré par les agents car­cé­raux. Dans les pri­sons pour hom­mes, on asso­cie homo­sexua­li­té et fai­bles­se, et donc rap­port de vio­len­ce, racket, pros­ti­tu­tion. Beau­coup de déte­nus homo­sexuels cachent leur pré­fé­ren­ce sexuel­le. En revan­che, les rela­tions entre fem­mes sont sou­vent plus vues com­me une for­me d’amitié. La dimen­sion sexuel­le est sou­vent igno­rée. Quant aux vio­len­ces sexuel­les, elles sont beau­coup plus rares en Fran­ce que ce que lais­se ima­gi­ner les films, sur­tout états-uniens.

En savoir +

Le gui­de à l’usage des pro­ches des per­son­nes incar­cé­rées recè­le de conseils avi­sés.

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